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Kourtney Roy, photographe de l'étrange

Influencée notamment par les grands espaces américains ou les films noirs, la photographe Kourtney Roy est invitée à donner sa « Leçon des images » lors du festival en ligne Hors Pistes 2021. Originaire du Canada où elle a grandi aux côtés d’un père cowboy, celle qui travaille beaucoup pour la mode explore la démesure et la solitude de l’âme, rappelant Guy Bourdin, David Lynch et Cindy Sherman. Entretien.

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Invitée à donner sa « Leçon des images » le 5 février 2021 à 11 heures lors du festival en ligne Hors Pistes 2021, Kourtney Roy est une photographe de l’étrange. Projets artistiques ou éditos mode pour la presse et la publicité, derrière les couleurs vibrantes et les personnages burlesques – qu’elle incarne, le plus souvent, elle-même, à l’image d’une Cindy Sherman –, se cache un mystère, une noirceur parfois. Que s’est-il passé avant, qu’arrivera-t-il après ? L’énigme est autant celle d’un scénario dans lequel chacun se projette que l’histoire d’une Amérique du Nord, coincée entre Nouveau monde et espoirs déjà vieux.

 

Originaire du Canada où elle a grandi aux côtés d’un père cowboy et d’une mère secrétaire, Kourtney Roy explore la démesure et la solitude de l’âme, rappelant Guy Bourdin, David Lynch ou même Martin Parr. Adepte d’un processus de création lent, l’artiste qui vit en France depuis 2004 détonne dans un univers de la production photographique où l’on aime souvent aller vite. Aussi vite que sur ces autoroutes où la tout juste quadragénaire préfère s’attarder à la recherche du spot parfait. Quitte à s’arrêter sur la Highway Tears, cette autoroute canadienne où disparurent de nombreuses femmes, sujet de son prochain ouvrage.

 

Retrouvez la « Leçon des images » de Kourtney Roy

Storyboards, recherches pour développer vos personnages ou encore repérages de lieux, votre long processus de travail, à la manière d’un cinéaste, relève-t-il de l’écologie des images, thème de cette 16e édition du festival Hors Pistes ?

Kourtney Roy — Je le pense. En tous les cas, privilégier la créativité à la quantité, oui. Sans ce chemin que l’on prend le temps de parcourir entre une idée et son résultat, souvent à des lieues, pas d’inventivité. C’est lorsque vous creusez, lorsque vous vous interrogez – pourquoi ai-je envie de parler de ça ? –, lorsque vous croisez de nouvelles inspirations et de nouvelles références que les personnages apparaissent, commencent à développer leurs propres activités et à prendre vie. C’est comme de la sculpture. Parfois, alors que le set technique est installé, tout ce qu'on avait imaginé laisse place à l’improvisation et le mystère de l’image se crée en direct.

 

Comme dans votre série Survival Failures, réalisée en Normandie lors du confinement de mars 2020 ?

KR — Oui. Moi qui utilise la plupart du temps des structures architecturales et des objets préexistants dans mon travail, je me suis lancée dans un exercice plus rude encore. Comment réaliser des images avec ce qu’on a sous la main ? Dans mon cas : deux poulets, un chat, un jardin, des bottes, des gants de jardinage, un masque et tout un bric à brac d’outils ! Cela m’a ouverte un peu plus encore à l’idée que rationaliser les moyens de pré-production n’est pas incompatible avec la réalisation d’images cohabitant parfaitement avec mes thèmes et modes de travail. Je n’ai pas besoin d’aller à Cancun pour bien travailler, la géographie locale offre bien souvent de quoi faire.

 

Ces voyages lointains sont monnaie courante dans l’univers de la mode où vous évoluez également…

KR — Ils le sont moins aujourd’hui, budget oblige ! Aussi parce que les mentalités changent doucement. De nombreuses productions sont désormais éco-responsables. Les couverts sont en bambou et un verre nominatif par jour remplace par exemple des dizaines de bouteilles d’eau. Ce sont des détails, mais ils sont importants. 

 

Votre façon de caster est quant à elle définitivement raisonnée, puisque vous êtes le plus souvent le sujet de vos travaux… Pourquoi cela ? 

KR — Tout a commencé au Canada, à l’université, où nous parlions beaucoup de la représentation, de l’appropriation et de l’exploitation de l’image des autres. Y a-t-il un rapport problématique, une lutte de pouvoir, entre le photographe et son sujet, entre celui qui transforme en objet et celui qui est transformé ? Comme je n’étais pas sûre, à l’époque, de ce que j’avais envie de dire sur le monde, je ne voulais offenser ou utiliser personne. J’ai donc commencé à me photographier moi-même. Et je continue à le faire encore aujourd’hui. Cela est devenu un plaisir. Je donne vie à mon monde imaginaire, je crée des univers et vis dedans. C’est peut-être une thérapie, je ne sais pas. En tous les cas, cela me permet d’exprimer différentes facettes de ma personnalité, nous avons tous des personnalités et des sensibilités différentes en nous.

 

Pour moi, tout a commencé au Canada, à l’université, où nous parlions beaucoup de la représentation, de l’appropriation et de l’exploitation de l’image des autres. Y a-t-il un rapport problématique, une lutte de pouvoir, entre le photographe et son sujet, entre celui qui transforme en objet et celui qui est transformé ?

Kourtney Roy

 

L’univers d’un autre artiste vous donne t-il également envie d’y séjourner ? 

KR — Oui, j’adorerais vivre chez Charles Bukowski ! J’aime l’ambiance de ses bars louches, du trash et les histoires au sujet de ces gens, souvent issus de la classe ouvrière, prêts à sombrer. Je lui ressemble un peu, j’ai un vieil homme vaguement dégoûtant qui vit en moi ! Ma série I drink - New Orleans représente une femme qui boit et pourrait être assez proche de l’esprit de son travail. Parmi les autres artistes que j’apprécie, il y a David Lynch, bien sûr, mais aussi Jean-Pierre Melville ou la réalisatrice Debra Granik. Je lis Cormac McCarthy et Carson McCullers, et l’un de mes films préférés est Donnie Darko. J’aime aussi les films noirs américains comme Assurance sur la vie de Billy Wilder ou Règlement de comptes de Fritz Lang. Tout y est exagéré et, justement, tout noir ou tout blanc. Il y a le mauvais, le gentil et les femmes y sont soit de bonnes épouses, soit des pècheresses ! Il n’y a pas de place pour la nuance. C’est assez offensant et cliché, cela me fait rire.

Plus on s’approche de mes images, moins elles paraissent familières. Elles sont un peu étranges, voire bizarres.

Kourtney Roy

 

Ne retrouve-t-on pas ces films noirs au travers de vos couleurs éclatantes ? 

KR — Oui, il y a toujours un peu de noirceur derrière les couleurs très lumineuses. La couleur et la chaleur m’aident aussi à rendre mes images atemporelles. Choix esthétiques, vêtements, lieux, certains pensent que nous sommes dans les années 1950, d’autres dans les années 1970, mais je laisse planer volontairement le doute. Plus on s’approche de mes images, moins elles paraissent familières. Elles sont un peu étranges, voire bizarres. Elles ressemblent à l’album photo ou à une VHS de grands-parents américains, mais il n’en est rien.

Et vous, comment votre enfance canadienne a-t-elle pu influencer votre art ? 

KR — Mes parents se sont séparés quand j’étais très jeune, j’ai grandi la moitié du temps avec ma mère en ville et l’autre avec mon père, cowboy. Nous vivions dans des cabanes rudimentaires, parfois sans électricité, avec rien d’autre, à l’extérieur, que les arbres, la nature et les animaux sauvages. On entendait sans cesse les chouettes. C’était beau et paisible, mais aussi mystérieux et funeste. Un peu comme dans Twin Peaks. Ça a façonné mon imagination. De l’autre côté, celui du « Nouveau monde », j’ai toujours été fascinée par l’architecture usuelle, les autoroutes, stations d’essence, motels et autres parkings. Ce n’est pas comme en Europe, où chaque bâtiment, même utilitaire, inclut des siècles d’histoire. En Amérique du Nord, tout est pragmatique, fait pour être monté et démonté, puis reconstruit, du jour au lendemain. Souvent décors ou sujets de mes photos, le destin de ces structures vouées à l’oubli sonne pour moi comme une poésie. ◼