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Chez Bertille Bak, entre documentaire sociologique et fiction poétique

Née en 1983 à Arras, d'une famille de mineurs, Bertille Bak s'attache aux récits personnels et collectifs. Fruits d’une observation sensible et minutieuse, ses œuvres dépassent le cadre rigoureux du pur enregistrement du réel par des digressions humoristiques, à la lisière du burlesque et de l’absurde. Rencontre avec la vidéaste et plasticienne, nommée pour le prix Marcel Duchamp 2023, dans son atelier-maison à une vingtaine de kilomètres au sud de Paris.

± 6 min

Pour le prix Marcel Duchamp, celle qui travaille sur le long terme, souvent en immersion, se voit contrainte d’accélérer le tempo. Pourtant, dans le petit jardin fleuri de son atelier, Bertille Bak sirote calmement un thé, tandis que gambadent ses quelques poules venues du potager attenant. La quiétude de l’endroit est, à intervalles réguliers, à peine troublée par la sonnerie de la barrière automatique qui protège les riverains du passage du train. Nous sommes au sud de Paris, à Épinay-sur-Orge, où la vidéaste et plasticienne de 40 ans habite depuis près de dix ans, loin de l’agitation parisienne — qu’elle goûte peu.

 

En collaboration avec Paris+ par Art Basel

 

Dans ce parallélépipède blanc de préfabriqué qui jouxte la voie ferrée, elle s’est installée, espace de vie d’un côté, atelier de l’autre. Au rez-de-chaussée, on se croirait dans un magasin d’outillage. À l’étage, le bureau, où elle stocke de nombreuses boîtes d’archives, dans lesquelles se mêlent guirlandes, laines, matériaux de récupération de toutes sortes. Dans un coin, au sol, un tas de fleurs artificielles, comme un indice sur ce qu’elle prépare. « J’ai trouvé assez tardivement l’idée que je développe pour le Prix, mais elle reprend des éléments que je développe dans ma pratique. Chacun de mes projets démarre avec un ancrage dans la culture populaire, ici ce sont les grandes fêtes traditionnelles de l’année », explique-t-elle. Après s’être intéressée à la communauté tsigane à Ivry-sur-Seine, aux immigrés polonais de New York ou aux habitants d’un immeuble de Bangkok promis à la destruction, l’artiste prend cette fois-ci comme point de départ les fêtes calendaires et traditions françaises et leurs emblèmes végétaux — roses de la Saint-Valentin, sapins de Noël.

 

Je m’intéresse au flux des fleurs, de la coupe à la vente. J’ai travaillé avec un exploitant de sapins dans le nord de la France, je suis allée en Colombie dans les roseraies de Bogota et dans une ferme de fleurs près de Medellin. 

Bertille Bak

 

Au cœur de sa présentation au Centre Pompidou, une installation vidéo intitulée Nature morte (partie 1 : l’hiver), pour raconter l’absurdité écologique que constitue l’industrie des fleurs, mais surtout les inégalité Nord/Sud qui sous-tendent ce commerce — les plantes massivement vendues dans les villes du Nord étant souvent issues des campagnes du Sud. Elle raconte : « Je m’intéresse au flux des fleurs, de la coupe à la vente. J’ai travaillé avec un exploitant de sapins dans le nord de la France, je suis allée en Colombie dans les roseraies de Bogota et dans une ferme de fleurs près de Medellin. La Colombie est le deuxième plus grand exportateur mondial de fleurs après la Hollande, pays où je suis également partie découvrir les marchés aux enchères. Je passe beaucoup de temps avec des petits groupes, c’est un véritable travail de terrain. Ensemble, nous essayons de construire un nouveau récit, de trouver un nouveau langage, en essayant d’être juste », explique l’artiste.

La justesse, la justice, voilà deux concepts qui animent Bertille Bak depuis ses débuts. Elle porte en étendard son héritage familial — elle est petite-fille de mineurs polonais du nord de la France. Dans ses premiers projets, cette native d’Arras s’intéresse aux cités minières : « Alors étudiante aux Beaux-arts, je faisais des films avec ma famille et mes voisins. J’ai fait tourner mes grands-parents, qui à cause de la rénovation de leur cité minière, étaient obligés de déménager — pour eux une forme d’arrachement. Je me suis aussi intéressée à la silicose, cette maladie propres aux mineurs, dans Tu redeviendras poussière en 2017… Dans les cités minières, il y avait une vraie solidarité, chacun avait un rôle à jouer. C’est de là qu’est partie mon envie de m’intéresser à d’autres groupes unis par un territoire, des traditions, un folklore commun. », raconte l’artiste.

 

Dans les cités minières, il y avait une vraie solidarité, chacun avait un rôle à jouer. C’est de là qu’est partie mon envie de m’intéresser à d’autres groupes unis par un territoire, des traditions, un folklore commun. 

Bertille Bak

 

Ces derniers temps, cette diplômée des Beaux-arts de Paris et du Fresnoy connaît un vrai succès : en 2022 elle présentait à la fondation Merz de Turin une exposition personnelle (elle a obtenu en 2019 le prix Mario Merz). Après avoir été en résidence chez Pinault Collection à Lens entre 2019 et 2020, elle est installée au Louvre-Lens jusqu’en septembre prochain. Le musée, implanté sur un ancien carreau de mine, l’inspire (son exposition personnelle s’intitule d’ailleurs « Power Coron »). En 2022, son projet « Mineur Mineur », en partie entravé par les confinements successifs, s’interrogeait lui sur le travail des enfants : « Mon grand-père travaillait à la mine dès l’âge de 13 ans, j’ai eu envie de savoir quelle était la situation des enfants dans le monde actuel », explique-t-elle. 

Si les œuvres de Bertille Bak sont nourries d’une observation minutieuse de longue durée, elles dépassent le cadre rigoureux du pur enregistrement du réel par des digressions humoristiques, à la lisière du burlesque et de l’absurde. Entre documentaire sociologique et fiction poétique. Elle précise : « Mon travail est très collaboratif, il s’apparente à de petites fables montées de toutes pièces, des petites fictions. Il y a une grande part de simulacre, pour tenter de dire autrement une certaine vérité. ». Avec à chaque fois, un soin apporté à la forme, une envie d’attirer l’œil pour mieux interroger : « Si j’étire la réalité en inventant des petites fictions, c’est pour mieux montrer la réalité. Avec une forme naïve ou enjouée, en utilisant des chemins de traverse, j’essaie d’amener le spectateur à une prise de conscience. » Bertille Bak ne réfute pas le terme « d’art social », elle dont les parents étaient éducateurs pour enfants sourds-muets.

 

Mon travail est très collaboratif, il s’apparente à de petites fables montées de toutes pièces, des petites fictions. Il y a une grande part de simulacre, pour tenter de dire autrement une certaine vérité. 

Bertille Bak

 

La mémoire est aussi au cœur de son travail. Pas étonnant pour celle qui, aux Beaux-arts de Paris, fut étudiante dans l’atelier d’un certain… Christian Boltanski. Elle raconte garder pour lui « une profonde affection » (l’artiste est décédé en 2021, ndlr). « A l’école, il venait une fois par semaine, et nous discutions de tout. C’était quelqu’un d’incroyable, très généreux et spontané », se souvient-elle. Quels parallèles peut-il y avoir dans leurs pratiques respectives ? « Peut-être cet aspect autobiographique », avance Bertille, « avec l’idée de s’intéresser à l’humain, de transmettre des récits de vie cabossées ». ◼

 

Cet article fait partie d’une collaboration avec Paris+ par Art Basel dans le cadre du prix Marcel Duchamp 2023.

Prix Marcel Duchamp 2023 - Les nommés
Bertille Bak, Bouchra Khalili, Tarik Kiswanson, Massinissa Selmani

 

4 octobre 2023 – 8 janvier 2024
Galerie du Musée et Galerie d’art graphique, niveau 4
 

Crée en 2000 en partenariat avec l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français), le prix Marcel Duchamp a pour ambition de distinguer les artistes les plus représentatifs de leur génération et de promouvoir à l’international la diversité des pratiques aujourd’hui à l’œuvre en France. Un jury international proclamera le lauréat le 16 octobre 2023.