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Chez Massinissa Selmani, la poésie de l'absurde

Qu’il travaille sur papier, sur calque, dans de courtes animations ou à même l’espace, le dessin est le champ d’expérimentation de Massinissa Selmani. À partir de photographies de presse, il construit des « formes dessinées » sur le mode surréaliste du collage, entre tragique et comique. Des « lieux insondables », comme il les décrit, où l’absurde n’est jamais loin. Rencontre avec l'artiste de 43 ans, nommé pour le prix Marcel Duchamp 2023, dans son atelier près de Tours.

± 7 min

C’est à une quinzaine de minutes au nord du centre historique de Tours que Massinissa Selmani a installé son atelier. Pour le rejoindre, il suffit d’enjamber en voiture la Loire et ses paysages mouvants. Situé au rez-de-chaussée, dans un ancien atelier de réparation de flippers, son espace donne directement sur une rue, paisible. Dans ce quartier résidentiel populaire, les habitants se demandent parfois ce que peut bien fabriquer ce brun à la silhouette ultra longiligne, ses tréteaux sur le trottoir. En ce mois de mai, l’artiste est en pleine réalisation de l’ensemble d’œuvres qu’il présentera à la rentrée pour le prix Marcel Duchamp. À 43 ans, il savoure l’événement avec une modestie non feinte.

 

En collaboration avec Paris+ par Art Basel

 

Le dessin est le champ d’expérimentation de Massinissa Selmani, qu’il travaille sur papier, sur calque, dans de courtes animations ou à même l’espace. À partir d’archives de coupures de presse, il construit des « formes dessinées » sur le mode surréaliste du collage et de la collision. Il prélève des éléments incompatibles, les évacue de leur contexte et les juxtapose en mettant en scène de petites situations énigmatiques entre tragique et comique, où l’absurde n’est jamais loin. « J’aime la souplesse du dessin, sa dimension quasi onirique et subjective et le rapport aux matériaux simples. » Ses carnets de croquis, toujours à portée de main, sont noircis de schémas, de petits dessins — nuages, arrosoirs, escaliers, cactus, sans qu’il ne sache bien pourquoi. Autour de nous, de grands carrés de papier accrochés aux murs ou étendus sur les tables à dessin racontent le foisonnement créatif de l'artiste. Massinissa Selmani le dit, il travaille lentement, « un rythme de tortue ». Pour le Prix, pourtant, « la solution était déjà dans mes carnets. », se réjouit-il.

Aujourd’hui artiste pleinement reconnu (il reçoit la Mention spéciale du jury à la 56e biennale de Venise en 2015, et six de ses dessins entrent en collection au Musée national d’art moderne la même année), Massinissa Selmani a pourtant commencé comme informaticien : « Mes deux frères sont informaticiens. Taper du code, j’aimais bien. » résume-t-il pragmatique. Né à Alger, l’artiste, qui vient de la classe moyenne populaire algérienne, a fait des études en informatique à l’université de Tizi-Ouzou « d’abord pour rassurer sa famille ». Mais aussi loin qu’il se souvienne, il a toujours dessiné. « Enfant, je passais mon temps après l’école à dessiner et à jouer au foot. », raconte-t-il. « J’habitais un quartier populaire d’Alger Centre. J’étais tout le temps dehors, nous étions protégés par le quartier. » Dans les années 1990, l’Algérie connaît une terrible guerre civile, qui a marqué tout le pays. « Avec le recul, je réalise que mon premier exercice de pensée s’est fait via l’humour et le dessin de presse. Mon père, qui tenait un magasin de reprographie, a toujours été un grand lecteur de journaux. À l’époque, avec toutes ces Unes violentes, le dessin de presse permettait de rire un peu avant d’affronter le reste… C’est une démarche quasi philosophique, une mise à distance salutaire que j’ai gardée, je crois, dans mon travail. » Vers 8 ans, il prend des cours à la maison de jeunesse du quartier, avec les classiques algérois en fond sonore. En Kabylie où il déménage ensuite, il continue le dessin à la maison de la culture de Tizi Ouzou. Il a alors 14 ans. Doué, il pense faire les beaux-arts d’Alger, « mais c’était très lourd financièrement ». Ce sera donc l’informatique.

 

J’aime la souplesse du dessin, sa dimension quasi onirique et subjective, et le rapport aux matériaux simples.

Massinissa Selmani

 

En 2005, il se décide pourtant, et présente un seul et unique dossier pour une école des beaux-arts – ce sera celle de Tours, « parce qu’un copain m’a parlé de cette ville ». Il est présélectionné, mais sans argent pour payer le billet d’avion, ni visa, il ne peut se présenter aux entretiens. « Les profs m’ont donné ma chance. Mais ce n’était pas gagné. Il m’a fallut une période d’adaptation et commencer quasi du jour au lendemain à beaucoup lire. Mais j’ai adoré. » Il sort diplômé en 2010. Pugnace sous ses airs faussement calmes, Massinissa Selmani résume ainsi : « J’ai toujours su que je deviendrai artiste. »  

À l’école, les premières années, Massinissa Selmani produit énormément de dessins satiriques se moquant des terroristes. « J’avais besoin d’évacuer. » résume-t-il, simplement. Un peu perdu mais enthousiaste, il s’adapte vite : « C’était la première fois que je quittais l’Algérie, mais je me suis senti presque moins dépaysé en étant à Tours qu’en allant dans l’ouest algérien pour la première fois ! L’Algérie c’est un continent, c’est immense, avec un grande diversité. La Loire, tu tombes amoureux très vite… Elle dégage une étrange quiétude qui me semble parfois irréelle. », ajoute-t-il. Aux beaux-arts, l’une de ses mentors s’appelle Suzanne Lafont. La photographe, qui travaille sur la question du document et de l’archive, l’amène à réfléchir à sa pratique : « C’est elle qui m’a fait prendre conscience de certaines choses que je faisais déjà, inconsciemment, comme la légèreté, le rapport direct avec certains matériaux… Elle m’a aidé à structurer les choses, et à avoir une culture visuelle plus grande. Ensuite j’ai eu la chance d’être très bien accompagné par Marc Monsallier avec qui je continue d’entretenir des échanges réguliers et une grande amitié. »

 

Je n’impose pas de récit précis. C’est un cheminement fait de situations suspendues dans l’espace et le temps, où peut s’opérer une perte de repères, malgré le sentiment de reconnaître des choses qui semblent familières. 

Massinissa Selmani

 

S’il avoue facilement ne pas avoir eu dans sa jeunesse accès aux livres, Selmani cite Daumier parmi ses toutes premières influences. Et puis les cartoonistes du New Yorker, dont Saul Steinberg, son « modèle absolu », découvert aux beaux-arts. Pour son exposition aux côtés des autres nommés, qu'il a baptisée « Une parcelle d’horizon au milieu du jour », Massinissa Selmani prévient : « Je n’impose pas de récit précis. C’est un cheminement fait de situations suspendues dans l’espace et le temps, où peut s’opérer une perte de repères, malgré le sentiment de reconnaître des choses qui semblent familières. La question de l’ellipse, que j’ai traitée de manière à la fois formelle mais aussi métaphorique, sera présente. » Comme d’habitude, tout se fait ici à l’économie, à l’épure. Il résume : « Je passe plus de temps à enlever qu’à mettre. J’adore le faire avec peu, les artistes comme Giuseppe Penone ou Dan Perjovsch. J’ai l’impression que les possibilités sont infinies. Le dessin permet une autonomie qui me correspond, j’ai besoin de pouvoir travailler partout et tout le temps. » Dans son installation, une petite maquette de bateau, un globe et une vidéo d’animation en boucle, avec un oiseau, parce qu’il « ne sait pas faire un truc avec un début et une fin ». Sur ses dessins au crayon, ici un cactus, là un arrosoir. Des personnages, dont il a reproduit la posture au calque, puis sur papier, prélevés dans des coupures de presse (il récupère des vieux Le Monde ou Libération). Des formes dérivées de l’architecture aussi (il est fan des dessins de travail de Mies van der Rohe ou Claude Parent), tirant vers l’absurde. Des « lieux insondables », comme il aime à les définir. En sous-texte, jamais montrée, la violence. Pour appréhender les œuvres de Massinissa Selmani, il faut s’approcher, comme entrer dans le dessin : « Je demande un effort au visiteur. Le côté spectaculaire, je trouve ça frustrant, car une fois passée l’étape de la stupéfaction, il y a le risque qu’il ne reste pas grand-chose. C’est vrai, mes œuvres ne sont pas très bavardes au premier abord », résume-t-il. Avant d’ajouter, amusé : « Parfois les gens pensent qu’il y a un sens caché dans certains de mes dessins, mais non. » ◼

 

Cet article fait partie d’une collaboration avec Paris+ par Art Basel dans le cadre du prix Marcel Duchamp 2023.

Prix Marcel Duchamp 2023 - Les nommés
Bertille Bak, Bouchra Khalili, Tarik Kiswanson, Massinissa Selmani

 

4 octobre 2023 – 8 janvier 2024
Galerie du Musée et Galerie d’art graphique, niveau 4
 

Crée en 2000 en partenariat avec l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français), le prix Marcel Duchamp a pour ambition de distinguer les artistes les plus représentatifs de leur génération et de promouvoir à l’international la diversité des pratiques aujourd’hui à l’œuvre en France. Un jury international proclamera le lauréat le 16 octobre 2023.